Jean-Noël Sciarini


16 avril 2014

"Autopsie d'un papillon", nouveau roman, parution le 17 avril 2014. / Le début du roman.

Autopsie d'un papillon,

parution le 17 avril 2014

chez La Joie de Lire, coll. Encrages.

 

AUTOPSIE PAPILLON

Ill. de couv. Séverin Millet

 

Quatrième de couv. :

"Mark est une graine de champion de la natation. A tel point que son père a organisé le déménagement de la famille à Paris pour l'inscrire en sport-études avec un nouvel entraîneur. Mais, dans cette grande ville, les choses ne se passent pas comme prévu. Le papillon est pris au piège."

 

 

"Autopsie d'un papillon", le début.

 

Moi, Mark Spitz Simon, je suis né le 14 mars 1995, sous le signe du poisson.

Des quatre éléments, l’eau est mon plus fidèle allié.

La terre, quant à elle, me rejette, se dérobe sous mes pas. Depuis que nous vivons ici, à Paris, je brûle de tout envoyer en l’air – le sport, les études, cette ville que je hais –, et de retourner là-bas, aux Râlants : trouver un travail dans une ferme ou devenir plongeur au Café de Maurice et, dans quelques années, épouser Vanille.

Pouvoir enfin tirer un trait sur leurs rêves de gloire.

Dont je me fous.

* * *

Je naquis dans une baignoire, sorti des cuisses de ma mère par les mains de mon père. Ce n’était pas exactement le plan de départ, mais je ne leur ai pas laissé le choix. Juste après avoir aidé ma mère à accoucher, mon père était si bouleversé qu’il fut mis hors service, blackout total, tandis que ma mère était à demi- inconsciente. Tout cela dura moins d’une minute ; bien assez toutefois pour que naquît la plus glorieuse des légendes.

En effet, ne pouvant plus compter sur mes géniteurs, complè- tement à l’ouest, je m’étais mis à agiter mes petits membres avec une dextérité et une aisance tout à fait extraordinaires, ce qui me fit regagner la surface et me sauva la vie. Mais tout ça n’était rien comparé à ce qui suivit : après que mon père eut repris connais- sance, il retrouva son fils barbotant tranquillement dans l’eau rougeâtre, et le deuxième évanouissement fut évité de justesse lorsqu’il vit l’expression de mon visage : extatique et assurée.

Une légende était née, et tous mes soucis avec.

Pour mon père, passionné de natation, cette naissance maladroite fut tout sauf un accident regrettable. Non, c’était un signe. Pour lui, j’étais né – aussi – de la cuisse de Mark Spitz, le plus grand nageur du monde. Dès lors, mon destin m’échappa complètement. Je m’appellerais Mark. Mark Spitz. Oui, Mark Spitz Simon…

Mon père n’a jamais fait les choses à moitié…

 

Avais-je vraiment été si serein dans cette eau dégoûtante, alors que la mort me tendait les bras ? évidemment je ne le saurais jamais. Pourtant, depuis, je n’ai pas cessé de vouloir retrouver cet état de quiétude qui m’avait enveloppé durant ces quelques instants miraculeux, qui allaient définir toute ma vie.

Autant le dire tout de suite : je ne l’ai jamais retrouvé. Du moins, pas sur la terre ferme…

 

Ma terre ferme, c’était un petit village situé au nord de Lille.  Les Râlants. 3 500 habitants, 1 boulangerie, 1 café faisant égale- ment office de bureau de poste, 1 épicerie, 1 médecin. Et surtout :  1 piscine.

 

Mon enfance fut relativement heureuse, partagée entre l’école et le temps passé à nager, deux heures par jour et six fois par semaine. à l’âge de huit ans, je remportai mon premier trophée, catégorie avenirs. D’autres suivirent rapidement, si bien qu’à douze ans, j’étais déjà l’un des plus grands espoirs de la Fédération de natation du Nord. J’enquillais les victoires, sans forcer.

* * *

Et puis, il y a quelques mois, je suis devenu le plus jeune nageur français à passer sous la barre des 55 secondes en 100 mètres papillon, ma spécialité.

Si j’avais su…

Quelques jours plus tard, mon père était entré dans ma chambre.

« Il faut qu’on parle, Mark. J’ai une grande nouvelle à t’annoncer : je viens d’obtenir ma mutation à Paris, ce qui signifie que nous allons déménager. J’ai déjà tout prévu. Il y a une très bonne école près de l’endroit où nous allons loger. Nous t’inscrirons en sport-études et te trouverons un entraîneur pro. Je crois qu’il est temps de passer à la vitesse supérieure, Mark. C’est une super opportunité, tu sais. Un jour, tu seras un grand champion, mon fils. »

Puis il était parti, sans me laisser en placer une. Sans même me demander si moi, j’étais partant.

 

Cette nuit-là, je ne cessai de penser à Vanille. Ma meilleure amie. Presque ma seule amie, en vérité. Je pensai au fait que je ne la reverrais sans doute jamais. Je me sentis triste. Infiniment triste.

Mon père venait de tirer le rideau de mon enfance.

Je me sentis horriblement seul.

* * *

Mon père avait tout prévu dans les moindres détails. La natation serait le centre névralgique de ma vie à Paris. Tout fut paramétré avec minutie : notre logement et mon nouveau lycée se situaient à moins de dix minutes à pied de la piscine.

Mon père parvint également à convaincre – mais à quel prix ? je préférais ne pas le savoir – l’un des plus grands entraîneurs français de me prendre sous son aile.

J’appris que c’était une vieille gloire du début des années 90. Il avait hissé son poulain au sommet de la hiérarchie mondiale puis, quand ce dernier s’était séparé de lui quelques mois plus tard, l’entraîneur avait disparu mystérieusement dans la nature. Il se murmurait qu’il en avait tout simplement sa claque, de la natation. La façon dont mon père avait réussi à le retrouver et à le convaincre demeurait un vrai mystère.

L’enthousiasme de mon père était si communicatif, sa foi si ardente, que ma mère, bien que réticente au début, s’était vite ralliée à sa cause.

Et moi dans tout ça ? Bien entendu, j’étais censé sauter de joie. Tous mes camarades provinciaux auraient rêvé de se retrouver à ma place, quitter ce village cafardeux pour vivre à Paris, ville- liberté, où tout, ou presque, semblait permis, envisageable, atteignable. D’ailleurs, je ne doutai pas qu’une fois la majorité atteinte, c’est ce qu’ils feraient pour la plupart d’entre eux. Ou essaieraient de faire, avant de se retrouver encagés à la périphérie, ni d’ici, ni de là-bas. Des échoués. Quoi que nous fassions, nous resterions toujours des provinciaux, des paysans.

Qu’importe, nous étions encore jeunes et l’on ne pardonnait pas à la télévision de déverser un tel tombereau de clichés : l’amour, s’il devait exister pour nous, serait bel et bien toujours dans la ville. Car dans nos prés ne paissaient que des vaches, et il y avait bien longtemps que les trains ne passaient plus par là.

 

Quitter Les Râlants ne fut, ni une joie, ni un regret ; c’était juste un événement fortuit, une donnée factuelle que je devais simplement assimiler, comme tous les autres événements survenus dans ma vie jusque-là.

 

Pourtant, plus les jours passaient et plus des émotions inconnues jusqu’alors surgirent en moi.

Quand le point de rupture s’était-il déclenché, je ne saurais le dire avec exactitude. J’aimerais prétendre qu’il survint quand je fis mes adieux à Vanille, mais ce ne fut pas le cas. Ni même lorsque je saluai mes amis pour la dernière fois, et encore moins au moment où je fis un dernier tour du village la veille de notre départ, comme un athlète accomplissant un tour d’honneur alors qu’il n’y avait rien à célébrer. 

Ou alors c’était l’eau, une nouvelle fois, où tout avait débuté et où tout se terminerait.

* * *

Lors de ma dernière compétition de la saison, je subis mon premier revers. Une contre-performance inexplicable. Mon père tenta de me (de se ?) rassurer : il s’agissait seulement d’un simple accident de parcours, rien d’alarmant.

Moi, je savais qu’il n’en était rien, mais je me gardais bien de le lui dire. J’étais tout simplement arrivé au bout de quelque chose. Je l’avais pressenti avec une intensité douloureuse ce jour-là. Peut- être cela avait-il à voir avec mon père, avec la certitude qu’un jour, je le décevrais immanquablement, et que cela n’aurait rien à voir avec un simple accident de parcours.

Les nuits qui suivirent ma contre-performance, je ne parvins pas à trouver le sommeil. Je restai allongé dans mon lit, à cogiter comme je ne l’avais jamais fait.

Pour moi, nager avait toujours été une chose évidente, sur laquelle il était inutile de se questionner, c’était comme manger ou dormir, une seconde nature en somme (ou plus exactement : une première nature), mais du jour au lendemain, nager devint un plan de carrière, une hypothèque sur l’avenir.

Le point de rupture.

 


Le sommeil finit par revenir, et avec lui un cauchemar récurrent, toujours le même : toute ma vie était contenue dans la pointe d’une flèche. L’archer, qui était mon père, bandait alors ses muscles, les relâchait, et la flèche fendait l’air, jusqu’au centre d’une cible qu’il cherchait à atteindre depuis des années : le prestige, la reconnaissance et la richesse. Le rêve d’une vie.

Le matin, je me réveillai avec la douloureuse impression que ma vie m’échappait : que je le veuille ou non, le destin irait droit son chemin, mû par une force incontrôlable.

Toutes ces choses que je savais déjà au plus profond de moi, et que j’avais tenté d’étouffer durant toute mon enfance, puis mon adolescence.

* * *

La veille de notre déménagement, j’enfourchai mon vieux vélo et j’allai dire un dernier au revoir à mes rares amis. Ce fut rapide, forcé. Nous étions empruntés, mal à l’aise. Nous ne nous dîmes rien des choses auxquelles on pourrait s’attendre dans un moment tel que celui-là.

Mais le pire était à venir : il me fallait dire adieu à Vanille.

J’hésitai longuement à lâchement faire l’impasse sur cette épreuve, puis je finis tout de même par prendre la route menant à sa maison.

Vanille était déjà sur le pas de la porte. Le regard baissé.

Me voyant arriver, elle dissimula gauchement dans sa poche le mouchoir qu’elle tenait dans la main quelques secondes auparavant. Mais elle ne put dissimuler ses yeux rouges.

Nous restâmes les bras ballants durant un long moment, et c’était sans doute les mêmes souvenirs qui, en cet instant, défilaient derrière le rideau de nos yeux.

 

Jusqu’alors, dans ma vie, deux événements étaient certains, inévitables : 1) J’étais programmé pour devenir un champion de natation. 2) J’allais épouser Vanille.

 

Je faisais face à Vanille, sans savoir si je la reverrais un jour, et alors que j’aurais dû ressentir une grande tristesse et, comme elle, tenter de ravaler mes larmes, je ne ressentis rien qu’un vide béant, à l’intérieur.

 


Vanille et moi nous étions côtoyés depuis notre plus tendre enfance. Nous avions grandi ensemble, nous avions pataugé dans les mêmes rivières, les fesses à l’air ; nous avions fréquenté les mêmes classes, récolté les mêmes sermons ; nous avions eu les mêmes bleus et fumé les mêmes premières cigarettes. Nous avions tout partagé, sans exception : nos crayons et nos gommes, nos devoirs et nos antisèches. Nos premières expériences. Nous avions été, l’un pour l’autre, les témoins émerveillés de toutes nos naissances successives, du plus banal au plus sublime.

Nous avions tété le sein de nos mères sur les mêmes bancs, tandis que celles-ci tiraient déjà des plans sur la comète. Nous étions des objets nouveau-nés, encore dépourvus de volonté, dans leur bourse d’échange. Nos mères comparaient nos patrimoines génétiques et s’accordaient déjà sur notre avenir : commun, forcément commun.

Pourtant, nous ne nous étions jamais embrassés, Vanille et moi.

 

Ce jour-là, face à Vanille, je sus que même si je ne quittais pas le village, jamais je ne l’épouserais. Et c’était sans doute la seule certitude qui nous différenciait, en cet instant, dans le secret de nos cœurs.

Je la regardai gêné, persuadé qu’elle attendait que je l’embrasse, puisque enfin c’était programmé, mais j’étais déjà loin, déjà absent. Indifférent. Comme si, en cet instant, je mourais à ce village et à cette vie, comme si je mourais à Vanille et à cet amour que l’on nous avait promis et qui n’adviendrait jamais : je lui donnai un rapide baiser sur la joue et je m’en allai sans me retourner.

 

© La Joie de Lire, 2014

Tous droits réservés

28 novembre 2012

"Les disparitions d'Annaëlle Faier", quatrième de couverture.

"Les disparitions d'Annaëlle Faier",

parution le 17 janvier 2013 chez L'Ecole des loisirs, coll. Médium.

 

Quatrième de couverture :

 

Je m'appelle Annëlle Faier, j'ai quinze ans, et je suis une superhéroïne inversée. Je fais le vide autour de moi en faisant disparaître les sentiments.Mon super pouvoir n'est pas un don, mais une malédiction. Et il me terrifie...

Annaëlle Faier est persuadée d'être responsable des deux ruptures amoureuses qui l'ont frappée coup sur coup le jour de la rentrée. Comment expliquer, sinon, que Loann, son premier amour l'ait quittée brusquement pour une autre et que ses parents aient décidé de se séparer ?

Aujourd'hui, Annaëlle n'ose même plus sortir de chez elle de peur de faire du mal aux gens qu'elle aime. Elle ne quitte plus ses vêtements noirs, ses longues mitaines en cuir qui lui évitent tout contact physique avec les autres. Elle ne dort plus, ne se nourrit plus, ne parvient plus à sourire, ni à pleurer. Annaëlle Faier, celle que tout le monde connaissait, est en train de disparaître...

 

 

9782211206822

 

Illustration de couverture : Carine Brancowitz

 

 

01 novembre 2012

"Les disparitions d'Annaëlle Faier", nouveau roman à paraître le 17 janvier 2013

"Les Disparitions d'Annaëlle Faier",

parution le 17 janvier 2013

chez "L'école des loisirs", coll. Médium.

 

Ill. de couv. par Carine Brancowitz

 

CouvSciariniLesDisparitionsAnnaelleFaierMedium

 

 

Extrait :

 

   "Je m’appelle Annaëlle Faier, j’ai quinze ans, et je suis une super-héroïne.

Oui, une super-héroïne, comme tous ces types un peu ridicules moulés dans leur combinaison en latex.

Évidemment, tout comme eux, j’ai un super-pouvoir.

Sauf que le mien est loin d’être super.

Car je suis une super-héroïne inversée.

 

Pourquoi inversée ? Parce que n’a rien de très amusant. Au contraire, ce pouvoir il me terrifie et me donne envie de disparaître.

 

Ca tombe bien, en vérité, car c’est ça mon super-pouvoir : les disparitions.

 

Non, ce n’est pas une plaisanterie.

 

(...)

 

Je m’appelle Annaëlle Faier, j’ai quinze ans, et je fais disparaître les sentiments.

Oui, les sentiments. L’amour, la joie, la confiance, la bienveillance, l’insouciance, le bonheur, c’est bien ce genre de sentiments auxquels je fais référence.

La tristesse et le désespoir, le mensonge, la haine, la colère ? Ah ça non, ce serait beaucoup moins drôle sinon, et je peux toujours me gratter dans mon stupide super-collant en lycra et espérer, en vain, un retournement de situation.

 

Je suis complètement paumée et je suis prête à croire à n’importe quoi, pourvu que l’on m’explique et que l’on me vienne en aide.

Le nombre de fois où j’ai attendu Batman et sa Batmobile pour qu’il m’emmène loin d’ici, je ne les compte pas.

Le nombre de fois où j’ai laissé des messages désespérés à Alfred, son fidèle majordome : « Où es-tu Bruce Wayne, j’ai tant besoin de toi. Ici, dans mon cœur, c’est un nouveau Gotham city, en bien plus sombre et dangereux. », je ne les compte pas.

Mille fois j’ai tapé sur la Toile ton nom mais tu n’as même pas été foutu de répondre à une seule de mes invitations Facebook, Spiderman.

Mille fois, j’ai escaladé des toits brûlants pour retrouver ta trace, Catwoman.

Mille fois, j’ai invectivé dans la rue des hommes qui te ressemblaient, je voulais qu’ils se fâchent tout vert, puis enfin se radoucissent et comprennent que si j’agissais ainsi c’est parce que je te cherchais, Hulk.

J’ai frayé jusqu’en Afghanistan ; en maillot de bain, grelottante, je t’ai attendu en vain, à Hawaï ; j’ai poussé jusqu’au Canada, épuisée et haletante, j’avais soif de tes mains guérisseuses ; Iron man, Surfer d’argent, Wolverine.

Mais vous n’existez pas.

 

 

   (...)

 

Aujourd’hui, je n’ose même plus sortir de chez moi, trop peur de faire encore du mal aux gens que j’aime. J’en ai déjà bien assez fait.

Je veux que ça s’arrête, je ne sais plus quoi faire.

Ne vous approchez pas de moi, je suis dangereuse."

 

 

© L'école des loisirs, 2012

Tous droits réservés

 



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